Le théâtre Le rouge-gorge

Aokas (Ait Aissa).Une première en Algérie : A l’initiative de la très dynamique association culturelle, Tadukli, un théâtre de verdure de 350 places, démocratique et populaire, par le peuple et pour le peuple, avec la langue de bois en moins, et l’esprit d’initiative en plus, est en train de voir le jour.En plus du bénévolat, la somme en espèce à mettre dans le projet est estimée à 15 000 dollars, la contribution attendue de la diaspora est de 1500 dollars. Selon la personne responsable de la collecte de fonds, au Canada, ce montant est atteint à 98% à la date du 12 janvier 2017, et la participation financière reste ouverte jusqu’au 25 janvier.

Après la cuite pétrolière, la dynamique sociale se revigore de sa gueule de bois et les efforts de chacun convergent vers l’intérêt de tous. L’homme étant par définition un être sociable, la joie du partage indique le degré de sociabilité entre les hommes. Ait Aissa, les premiers à avoir instauré le casse-croûte à toute heure à Aokas, semblent en avoir fini avec la panse pour s’imposer à l’échelle nationale en pionniers d’un projet artistique d’une autre dimension. Après avoir cassé la croûte, on se réunit pour écouter de la musique ; ventre affamé n’a point d’oreilles, dit-on. Ou, comme dit un adage populaire algérien, quand le ventre est plein la tête se met à chanter.

Dans le village révolutionnaire d’Ait Aissa, l’héroïsme continue donc sous une autre forme : celle d’un projet qui servirait d’exemple à suivre à toute une nation. Là où la montagne à bout de souffle n’a pas pu atteindre la mer qui lui rit au nez à distance par la force des vagues, il est en train de naître par la bénédiction du bénévolat un théâtre de verdure, façon romaine avec, à la place de la maltraitance des esclaves, la louange, la chaleur humaine, la bonne humeur et la bonne volonté de tous.  Le théâtre est là, il est déjà façonné par la géologie, il suffit de creuser sous le contrôle de quelques professionnels les rangées, d’y déposer des lits de pierres, et le gros du travail est fait. On dit bien que quand le cœur et le savoir-faire s’y mettent ensemble, le résultat est un chef-d’œuvre.

Et comme cerise sur le gâteau, pour illustrer le degré de soif culturel d’une communauté artistiquement prête à s’élever, il y’a au milieu de ces hommes une femme à qui on a confié avec tous les respects qui lui sont dus un poste clé dans ce projet. Le hasard a voulu qu’elle soit de la famille n’Ait Kaci, comme le nom de cette génération mythique décrite par le chanteur Matoub Lounès comme une génération à qui personne n’a pu faire subir sa loi.

La population d’Ait Aissa a un vieux problème à résoudre avec les artistes; artistiquement parlant, elle a à faire à la muse contrariée du pionnier, Mohamed El Waqasi, ce qui aurait plongé Aokas depuis les années 40 dans sa stérilité artistique. En effet, la population de l’époque avait tout fait pour saboter sa carrière de chanteur; tout endurci qu’il était, il a fini sous la pression sociale par abandonner sa musique et à venir comme tout le monde s’occuper de ses champs.

Est-ce un signe, par ce projet, que la muse du patriarche est au bout de sa rancœur, permettant ainsi aux aokassiens de renouer avec le succès ? A cela ne tienne, la grâce des dieux était plus que nécessaire. Ainsi, à la flûte de Pan et la lyre d’Apollon se joindront les instruments à cordes et à percussions qui accompagneront les voix de nos artistes dans la voie du firmament tandis que sur les hauteurs d’Aokas, Eole, le dieu du vent, offre ses secrets à la pratique d’un sport par qui s’illustre notre région plus que nulle part ailleurs dans le pays , au point d’en faire parler d’elle sur la chaine El Djazira : le parapente. Ajouté à cela le non moins dynamique centre culturel d’Aokas qui arrive quasi régulièrement à inviter de respectables écrivains à venir exposer leurs ouvrages auprès d’un public assoiffé de culture, on aura tout à croire que la muse du patriarche nous a pardonnés.
C’est peut-être, le début d’un autre destin culturel, Archemoros, comme l’appellent les anciens grecs dans le mythe d’Opheltès.

Pour rentrer dans l’histoire, il y’a des signes qui l’indiquent. Souvenez-vous qu’au dernier de vos shows, un mystérieux rouge-gorge est venu vous rendre visite. Une chaise vide l’avait accueilli comme un romantique sénateur venu de la Rome antique, comme un Phoenix- des- hôtes- de- ces- bois, disait La Fontaine à propos d’un certain corbeau qui tenait en son bec un fromage ; serait-il un romain réincarné, tout simplement venu vous insinuer quelque chose ? Est-il venu déposer sa brindille angulaire pour un chantier tant enthousiaste ou pour vous avertir que l’hiver arrive et qu’il faut prendre en considération dans votre projet les caprices de la saison ? Qui a envoyé cet oiseau de bon augure pour une visite aussi insolite que mystérieuse ? Etant oiseau migrateur, serait-il envoyé à partir de Rome par Jugurtha avec comme message de vous inspirer, les gars ? Qui a inspiré ce photographe providentiel pour lui faire germer l’idée instantanée de le prendre en photo et de l’envoyer faire sensation sur les réseaux sociaux ? Ici, la réponse n’est pas dans le vent, mister Bob, mais dans le langage des signes et des symboles.

A propos de Bouteghwa, le lieu où se trouve le théâtre. Etant personnellement affecté du chromosome X en provenance légale de la communauté  n’Ait Aissa, j’ai eu l’occasion de me  familiariser avec la toponymie de leur village. Un jour j’ai questionné un bon citoyen local sur la signification des noms comme Artatas, Bouta3alla et Bouteghwa, il m’a répondu que le premier est le nom d’une plante, le second (bou ta3 Allah) signifie celui qui obéit Dieu, et le troisième- dans un sourire narquois- vient de (bou trois), ainsi nommé parce que le propriétaire de ce terrain, à l’époque, était tellement autoritaire que les gens du village l’avaient soupçonné de posséder 3 couilles.

 

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