Le «Nous» et le «Vous» dans un Québec en deuil

  

Même en ce moment de compassion et de douleur, et en dépit de leur volonté de paraître moins partisans, nos gouvernants ont parlé en hommes politiques aspirant  au pouvoir; ils se sont adressés essentiellement à une partie de la société; ils ont parlé au nom de la majorité des citoyens qui constituent le Québec. Leur but est de montrer que cette majorité se démarque et condamne l’auteur de cette tuerie et que cette majorité est accueillante. Mais ce discours s’adresse à une communauté constituant une minorité par comparaison à la société d’accueil.  En fait, ils ont parlé au nom d’un «Nous».

Justin Trudeau (premier ministre du Canada) et Philippe Couillard (premier ministre du Québec) visiblement touchés par la tragédie dans une mosquée de Québec

    La classe politique du Québec et de tout le Canada a exprimé sa compassion et sa tristesse en réaction à  la tragédie qui a frappé «la communauté musulmane». Tous sans aucune ambigüité ont condamné l’acte de violence qui a causé six morts et des blessés graves perpétré par un jeune québécois qui semble être influencé par les idées défendues par l’extrême droite. Le choix de la cible, en l’occurrence un centre culturel musulman, n’est pas anodin; il renvoie un message idéologique et politique clair et explique une partie des motivations de ce forcené.

       Certains propos de politiciens nous interpellent et nous poussent, loin des émotions, à poser des interrogations sur quelques expressions et mots qu’ils ont utilisés pour exprimer leurs sentiments dans ce contexte de deuil et de compassion. Le choix des mots et plus que nécessaire dans ces circonstances et nos politiciens sont conscients de l’enjeu de cet exercice. Ils ont choisi minutieusement leurs mots loin des querelles et polémiques partisanes habituelles. Mais avec toutes ces précautions qui témoignant de leurs bonnes intentions, la question du vivre ensemble et de l’immigration ont empêché  leur propos  et ceux  de la plupart des commentateurs de transcender la vision communautaire qui place l’énonciateur dans le camp du «Nous» qui s’adresse à un énonciataire représentant une autre communauté en utilisant  le «Vous» pour le designer. On peut constater cette posture dans une partie des propos du premier ministre Couillard exprimés lors de sa  première locution à propos de cette  tuerie au centre islamique. Il a déclaré  «Nous sommes avec vous. Vous êtes chez vous. Vous êtes bienvenus chez vous. Nous sommes tous des Québécois. Il faut qu’ensemble on continue à bâtir une société ouverte, accueillante et pacifique».

          Sans aucun doute, ces propos sont pleins de bonnes intentions du destinateur envers les destinataires, rien à dire sur ce plan. Mais il semble que ces propos sont déterminés par une logique qui distingue entre un «Nous» et un «Vous» qui en dit long sur la place que les communautés minoritaires occupent  dans le champ discursif de nos gouvernants. Force est de constater que cette distinction caractérise l’ensemble des réactions de sympathie et de compassion envers la communauté musulmane. En principe, on n’a pas besoin de préciser ces évidences si l’on pense que les victimes appartenaient vraiment à ce «Nous» qui parle aujourd’hui à leurs familles et  proches. Le «Nous» devrait être inclusif et parler à ses membres et non pas à ceux d’une autre communauté et d’un autre «Nous». On ne  souhaite pas  la bienvenue à une personne qui est chez elle. Cette absurdité m’interpelle, elle me fait rappeler l’expression «rentrez chez vous» que certains Québécois emploient  à l’égard des personnes qu’ils estiment, en se basant sur la couleur de leur peau, leur accent ou leur accoutrement, que leur chez soi est ailleurs      

         Cependant, défendre la laïcité, à notre sens, c’est croire à une certaine idée du vivre-ensemble dans la paix et la tolérance. Car, faire de la religion une affaire privée, c’est une façon d’éliminer les éléments qui alimentent les tensions religieuses entre des individus ou des groupes de confessions religieuses différentes. En fait, c’est une façon de créer un espace neutre ou la religion est mise à l’écart des décisions politiques. C’est de cette façon seulement qu’un État est issu d’un contrat social auquel tout le monde adhère et où l’on favorise l’égalité entre les personnes sans aucune considération de leur appartenance religieuse.  Lorsqu’on est dans cette perspective, forcément, on est contre le discours qui justifie l’usage de la violence contre l’Autre qu’il désigne comme ennemi juste parce qu’il le perçoit non seulement différent  de lui, mais comme une menace réelle ou potentielle qu’il faut éliminer avant qu’il l’élimine. Car, à notre sens, ce discours se nourrit d’une vision pessimiste de la nature humaine que le philosophe de Léviathan et de la souveraineté absolue résume  dans son livre Le citoyen par cette expression devenue depuis célèbre «l’homme est un loup pour l’homme» ou comme le philosophe existentialiste français Sartre l’exprime dans la pièce de théâtre Huis Clos, par cette expression  «l’enfer c’est les autres». Il faut donc se méfier de l’Autre.  

        Cette vision pessimiste de la nature humaine devient encore redoutable et source de conflit lorsqu’elle est transposée au plan collectif et culturel et détermine par la même occasion le rapport entre les  communautés, entre des «Nous» qui se vouvoient, se côtoient et partagent les mêmes espaces politiques sans se mélanger. Elle détermine le rapport entre le «Nous» narcissique et présomptueux  qui prétend avoir raison en tout temps et un «Vous» qu’il imagine avoir tort tout le temps, un «Nous» qui a tendance à se donner ou fabriquer la légitimité de juger le «Vous» et de le corriger s’il le faut  et s’il a les moyens de le faire. Un «Nous» qui se laisse guider par un sentiment de supériorité vecteur de discordes et de conflits,  

         Même en ce moment de compassion et de douleur, et en dépit de leur volonté de paraître moins partisans, nos gouvernants ont parlé en hommes politiques aspirant  au pouvoir; ils se sont adressés essentiellement à une partie de la société; ils ont parlé au nom de la majorité des citoyens qui constituent le Québec. Leur but est de montrer que cette majorité se démarque et condamne l’auteur de cette tuerie et que cette majorité est accueillante. Mais ce discours s’adresse à une communauté constituant une minorité par comparaison à la société d’accueil.  En fait, ils ont parlé au nom d’un «Nous».

Québec

        Qu’est-ce qu’implique ce «Nous» et à qui s’adresse-t-il ? C’est un «Nous» qui s’adresse à un «Vous» qui est  constitué à leurs yeux d’immigrants musulmans, un «Vous» représentant la communauté musulmane qui a une culture et une religion différentes de la société d’accueil.

        Ce «Nous» est représenté officiellement par les deux  chefs des deux gouvernements : fédéral et provincial qui se sentent accablés, attristés par cette tragédie. Mais malheureusement la logique de leur discours qui distingue entre le Nous et le Vous, entre la société d’accueil et les  arrivants ou immigrants  suppose qu’ils sont consternés par cette tragédie, mais malheureusement pas concernés, dans le sens que ce malheur frappe une autre communauté que la leur, la communauté musulmane en l’occurrence qu’ils placent dans leur champ discursif à l’extérieur du «Nous». Cela concorde avec le fait  que la société québécoise est morcelée en fragments et îlots distinguant les uns des autres. Leur discours ne fait pas de la société québécoise un seul corps, ils n’ont pas parlé en tant que gouvernants qui s’adressent à leurs citoyens et citoyennes, et non plus  en tant que représentants d’une volonté générale, mais d’une volonté particulière qui n’arrive pas à transcender certaines particularités culturelles et religieuses stéréotypées.

           Bref, le Premier ministre  Couillard est tombé dans le piège de cette logique binaire malgré lui. Il ne peut pas faire autrement parce qu’il est conditionné par la logique du multiculturalisme qui ne voit pas des individus autonomes qui ont choisi d’appartenir à une seule communauté en adhérant tacitement ou explicitement au contrat social qui a engendré l’État. Malheureusement, cette  façon de représenter les immigrants supposés être musulmans inhérente au discours politique,  condamne cette communauté imaginée à demeurer à l’extérieur d’un Nous qui se veut social, culturel et religieux et  non pas politique. En fin du compte,  pour notre Premier ministre, ces immigrants  sont, des étrangers que le «Nous» doit aimer.  

 

Par Ali Kaidi

3 comments for “Le «Nous» et le «Vous» dans un Québec en deuil

  1. Kaci
    February 8, 2017 at 20:51

    Un peu de décence Monsieur .C’est quoi ce ”nous-vous” que vous inventez?En voila une occasion pour spéculer .Je suis convaincu que c’est une aubaine pour vous de porter des jugements sur des hommes politiques . J’aimerai connaitre votre réaction ,si c’était un chef de gouvernement PQ qui avait discouru. Vous dites ,je vous cite: ”nos gouvernants ont parlé en hommes politiques aspirant au pouvoir”.Ils n’aspirent pas au pouvoir ,ils sont déjà au pouvoir.Ils sont venus se recueillir sur des victimes d’un acte ignoble .ils sont venus présenter leur condoléances aux familles de ces victimes ,leurs témoignages ont été poignants et ils ont pénétrés le cœurs de toutes les âmes sensibles. Même durant ces moments de deuil et de recueillements,vous n’avez pas fait preuve de retenue .A votre avis, quelle aura été la meilleure teneur des discours funèbre ?Ah !ces hommes politiques canadiens auraient du se rapprocher de monsieur pour prendre conseils. Avec cette mentalité bourrée de préjugés et d’a priori ,vous avez attribué a M. Couillard (je ne le défend pas )des allusions (étranger ,immigrant ) que le commun des mortels n’aura imaginé .

    • Ali Kaidi
      February 12, 2017 at 11:32

      «J’aimerai connaitre votre réaction ,si c’était un chef de gouvernement PQ qui avait discouru» Voici ma réponse , le PQ aurait reproduit le même discours d’un Nous représentant une majorité ethnique qui s’adresse à d’autres Nous représentant des minorités éthiques et religieuses. De plus, la présence des deux ministres et leurs interventions ont transformé ce deuil en un événement politique. Ils ont parlé comme des représentant d’un volonté particulière et non pas d’une volonté générale. La différence entre les deux est importante je vous conseille de lire ce que J.J.Rousseau a écrit sur cette question. «vous avez attribué a M. Couillard (je ne le défend pas )des allusions (étranger ,immigrant ) que le commun des mortels n’aura imaginé» Pour cette question allez y voir les vidéo, il a parlé d’étranger. De plus le mot xénophobie implique ce mot.

  2. Mohand Abdelli
    February 11, 2017 at 11:47

    Je suis tout à fait d’accord avec toi, Ali. En fait nos gouvernants – aux 3 paliers- ayant pour objectif le bien paraitre inclusif fautent par le fait puisqu’en accordant toutes sortes de privilèges et d’accomodements aux communautés, ils reconnaissent -quoique indirectement- que les immigrants resteront en dehors de la societe d’accueil, à laquelle ils ne pourront pas s’intégrer. C’est une forme de discrimination qui fait bien l’affaire de certains illuminés aux objetifs à long terme bien définis.

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