Djemila Benhabib et les laïcs: les cibles d’un discours populiste qui exploite les émotions

Après cette tragédie, au lieu du pointer d’un doigt accusateur le discours de l’extrême droite parce que, à l’instar de  l’islamisme, elle ne croit pas aux avantages de la laïcité, ou porter la responsabilité au gouvernement parce que d’un côté c’est de son devoir de garantir la sécurité de tous ses citoyens et de l’autre parce qu’il fait durer le débat sur laïcité pour des raisons électoralistes et idéologiques, beaucoup de voix, exploitant les émotions, ont trouvé une occasion pour régler des comptes avec leurs adversaires idéologiques. Alors,  ils  se sont levés pour accuser directement  la laïcité et ses défenseurs d’être à l’origine de cette tuerie…

Dejamila Benhabib

          Après avoir lu et écouté tant de commentaires au sujet de  la tragédie du Québec, j’ai remarqué l’émergence d’une ligne directrice d’un discours qui  fait appel au pathos  pour consolider le rejet de la laïcité et transformer une idéologie à un  tabou que le questionnement et la critique ne doit pas profaner. On peut voire cela dans l’accusation explicite de certains journalistes et politiciens qui ont critiqué l’islam ou l’islamisme d’avoir créé un contexte favorable à l’usage de la violence contre les musulmans et d’avoir  imposé  un climat de peur à l’égard d’une idéologie et d’une religion. La première manifestation de cette inquisition est l’annulation de la rencontre de trois écrivains d’origine algérienne à la Maison de la littérature de Québec par respect au deuil des familles des victimes et de toute  la communauté musulmane. Mais, au juste, cela n‘est  qu’un prétexte chargé d’émotion, moralement acceptable, bien choisi,  pour empêcher des personnes de culture musulmane de s’exprimer sur ce qui s’est passé le 29 février à Sainte-Foy.  Il justifie cela par le fait que  l’un des intervenants est Djemila Benhabib connue pour son discours anti-islamiste. En fait, cela est une nouveauté, les Québécois de confession musulmane qui ont déjà vécu des deuils dans leurs sociétés d’origine le savent pertinemment.
          Le deuil n’empêche pas la réflexion et encore moins la liberté d’expression. Si l’atmosphère continue ainsi et qu’un déblocage tarde à se produire,  le mot islamophobie aura  enfin un sens clair qui fera consensus, il signifiera  la peur de parler de l’islam et de toute idéologie ou idée qui fait référence  à cette religion.                      
         Cette stratégie de censure  est d’abord néfaste pour les québécois et Québécoises de confession musulmane, car elle va dans le sens de l’idée orientaliste que l’islam est une religion qui empêche ses adeptes, individus et communautés, de vivre ensemble dans un  État qui sépare la religion de la politique. Cette vision représente les musulmans incapables de débats démocratiques.  En fait, l’idéologie qui est derrière cette stratégie  réduit la démocratie et la laïcité avec toutes leurs belles valeurs sur le vivre ensemble (comme la tolérance, la libeté, etc.) à quelque chose de spécifiquement occidental; on les représente comme étant le fruit d’histoire d’une seule culture. Cette stratégie essentialise les musulmans et fait d’eux des êtres humains unidimensionnels, immuables et figés dans l’histoire; une démarche, à notre sens,  qui conforte les postures idéologiques des islamistes. On imagine les musulmans pareils, les  mêmes partout et où ils se trouvent, immuables, et hors espace et temps. Cette stratégie pousse les musulmans à dresser des murs entre eux et les autres composantes de la société québécoise qui empêchent la possibilité de toute interaction et échange culturel entre individus appartenant à des expériences culturelles et  historiques diverses.         
           Ainsi, pour  se montrer respectueux de cette particularité, les anti-laïcs,  voire même certains laïcs qui aiment l’auto-flagellation, rejettent  la laïcité et l’accusent d’être un vecteur de la haine et de la violence. Ils  oublient volontairement que la laïcité a été inventée par la raison humaine pour proposer un  vivre ensemble qui écarte Dieu et ses représentants autoproclamés de la gestion de l’État pour céder la place à l’individu et à l’humain. Ces censeurs se sont engagés dans une entreprise de diabolisation de la laïcité et de ses défenseurs qui nous fait rappeler la rhétorique des islamistes contre les communistes et les laïcs dans les sociétés à majorité musulmane. Djemila Benhabib,  et à travers elle  d’autres citoyens et citoyennes qui croient à la laïcité,  subit aujourd’hui les mêmes attaques au Québec.
         Pour les architectes de cette stratégie, la religion occupe  tout le  quotidien du musulman, même ses rêves et cauchemars.  Il y a certainement autre chose, une autre dimension,  préoccupation, inquiétude et  questionnement qui intéressent le Québécois et Québécoise de confession musulmane comme tous les autres citoyens et citoyennes appartenant à d’autres confessions. Certainement, il s’intéresse à l’économie, la santé, l’éducation, l’environnement et bien d’autres choses qu’on peut discuter librement et sereinement dans une société comme celle du Québec.  Pourquoi donc réduire une partie de la société à sa dimension religieuse seulement?
        Ce discours moralisateur et inquisiteur est en train de livrer la «communauté musulmane» dans sa diversité aux islamistes et conservateurs. Ainsi, après cette tragédie, au lieu du pointer d’un doigt accusateur le discours de l’extrême droite parce que, à l’instar de l’islamisme, elle ne croit pas aux avantages de la laïcité, ou porter la responsabilité au gouvernement parce que d’un côté c’est de son devoir de garantir la sécurité de tous ses citoyens et de l’autre parce qu’il fait durer le débat sur laïcité pour des raisons électoralistes et idéologiques, beaucoup de voix, exploitant les émotions, ont trouvé une occasion pour régler des comptes avec leurs adversaires idéologiques. Alors,  ils  se sont levés pour accuser directement  la laïcité et ses défenseurs d’être à l’origine de cette tuerie et indirectement la démocratie parce qu’elle a permis de débattre des questions liées à la laïcité, l’islam et l’islamisme. Or, à notre sens, la laïcité est capable de réduire les séditions et les guerres qui se font au nom d’une religion ou d’une certaine interprétation des textes sacrés.
          Aujourd’hui, le paradoxe est que cette laïcité est représentée par certains nostalgiques du temps où la religion dictait la norme morale, sociale et politique,  comme une idéologie anti-islam prônant l’intolérance contre les minorités religieuses particulièrement les musulmans.  
 
Par Ali Kaidi

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