Post-factuel : le mensonge en politique est une vieille pratique

En nous matraquant avec ce concept, ces faiseurs d’opinions tentent de susciter en nous une certaine nostalgie d’un passé qui n’a pas réellement existé, d’un passé supposé et imaginé. Ainsi, ils veulent nous faire croire que les démocraties occidentales étaient proches de  la république idéale de Platon où le philosophe est Roi et où les personnes comme Socrate ne risquent pas d’être emprisonnées et condamnées à mort parce qu’ils ont des opinions différentes de celle de la majorité des citoyens.

Le procès de Socrate

              On assiste aujourd’hui à une surmédiatisation du concept  “post-truth” qui se traduit en français par post-vérité ou post-factuel. C’est rare d’entendre un commentateur parler de l’élection américaine sans employer ce mot. Il est devenu un concept très utilisé en 2016 par les commentateurs de la vie politique. On peut dire même que c’est la trouvaille de l’année. Ainsi pour convaincre le public que leurs commentaires à chaud et en direct de certains événements politiques sont fondés sur un savoir et donner à leurs assertions une certaine autorité scientifique, ils font appel à ce concept, savant,  très galvaudé; ils l’utilisent pour nous présenter une ancienne pratique comme quelque chose d’inédit en prétendant qu’elle marque une rupture avec un passé des pratiques et traditions politiques qui étaient moralement acceptables parce qu’elles font de la vérité et des faits la norme à respecter. De quel passé s’agit-il au juste? D’un passé où la vérité et les faits seraient les seuls matériaux du discours politique ? Ou bien est-il question tout simplement d’une pratique qui a toujours fait partie de l’habitus politique et des dispositions permanentes d’un politicien ou politicienne de métier ?

             Les commentateurs de la vie politique qualifient certains événements imprévus et qui ont échappé aux calculs aléatoires des boites de sondage qui excellent, non pas dans la détection de l’orientation de l’opinion publique à la veille de chaque rendez-vous politique important, mais dans sa fabrication et son orientation. Les utilisateurs de ce concept essayent, tant bien que mal,  de persuader leurs destinataires que ce mot décrit une nouvelle façon de faire de la politique dans les démocraties occidentales exprimant le commencement d’une nouvelle ère comme si le monde politique d’avant était un monde où la vérité fut souveraine et l’honnêteté fut une valeur morale sûre et appréciée dans le champ politique par tous les acteurs et en toutes circonstances.

                À vrai dire, ce mot est chargé de jugements de valeur; la plupart de ceux qui l’utilise le font dans le but de dénoncer et de critiquer des faits et actions politiques auxquels ils n’adhérent pas. Il est employé non pas pour expliquer comment le «Oui» l’a emporté sur le non au Brexit; le «Oui» pour  Trump a gagné aux élections présidentielles aux États-Unis et la droite populiste gagne de plus en plus du terrain en Europe, mais pour seulement montrer leur démarcation et leur rejet de ces faits et réalités. Pour eux, c’est le mensonge et la désinformation qui a propulsé ses mouvements au pouvoir, autrement dit plus leurs acteurs mentent davantage ils sont écoutés et suivis par les électeurs. Admettant que cela est vrai, on ne peut pas négliger que le succès de tous ces politiciens s’est fait par les mots comme se fait d’habitude en politique, particulièrement en démocratie ou le débat et la participation à la vie politique passe nécessairement par la prise de parole et le débat, c’est-à-dire par l’usage des mots. Il est question de l’art de la persuasion et de l’art de jouer sur les émotions du public. Le plus convaincant suscite l’adhésion du public et gagne par conséquent son combat politique. Cela n’est pas nouveau; selon Machiavel, en politique, la Tromperie et la  ruse  se sont pas des vices, elles ne causent pas nécessairement la ruine à ceux et celles qui les pratiquent; dans beaucoup de circonstances, ce qui est moralement un vice peut être considéré politiquement une vertu. Le politicien habile est celui qui est capable de passer du vice à la vertu, et vice-versa, sans aucun état d’âme.    

            En nous matraquant avec ce concept, ces faiseurs d’opinions tentent de susciter en nous une certaine nostalgie d’un passé qui n’a pas réellement existé, d’un passé supposé et imaginé. Ainsi, ils veulent nous faire croire que les démocraties occidentales étaient proches de  la république idéale de Platon où le philosophe est Roi et où les personnes comme Socrate ne risquent pas d’être emprisonnées et condamnées à mort parce qu’ils ont des opinions différentes de celle de la majorité des citoyens. Or sans être un adepte du Prince du Machiavel, personne ne peut nier que les hommes ou femmes politiques dans leur conquête, exercice et  maintien du pouvoir, n’hésitent  pas un instant à mentir, déformer et cacher la vérité quand cela s’avère à leurs yeux nécessaires, c’est-à-dire quand ils jugent que cela ne contredit pas leurs fins politiques et  n’affaiblit pas leur pouvoir politique. Le mensonge rapporte ce qui plaît aux destinataires et omet ce qu’il leur déplaît, il les invite à le partager et à se l’approprier. Rien n’oblige l’homme ou la femme politique à articuler son discours à un savoir vrai, car l’essentiel pour lui ou elle est de réussir à persuader ses auditeurs. Ce qui importe pour elle ou lui c’est de faire triompher ses opinions. La quête de tout homme ou femme politique est le pouvoir. La vérité peut servir de moyen pour cela, mais aussi elle peut être dans bien des cas un obstacle. Ainsi, le défi de tout homme ou femme politique est de persuader leur interlocuteur, comme le suggèrent les sophistes, d’une chose et de son contraire sans perdre de leur pouvoir politique.     

               Depuis quand la vérité et la certitude en politique sont plus convaincantes que le vraisemblable et le probable ? Le mensonge mobilise-t-il plus que la vérité en politique parce que contrairement à ce que généralement, beaucoup pensent, la vérité est une donnée brute qui ne séduit pas énormément de monde, surtout lorsqu’elle concerne quelque chose d’ordinaire. Par contre, le mensonge est capable de transformer même une banalité en quelque chose d’extraordinaire et par conséquent quelque chose de séduisant.

                La rhétorique n’est-elle pas par essence un instrument qui a été à l’origine mis au service de la démocratie ? Il suffit d’examiner ce que Aristote pense de cet art pour se rendre compte que ce qu’on appelle le post-factuel n’est au juste que l’argument par le pathos dont Aristote a parlé dans sa rhétorique. L’histoire est riche d’exemples qui montrent que les rois malhonnêtes l’emportent souvent sur les rois qui tiennent à leur parole et s’accrochent à la vérité. Machiavel disait « Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu compte, et qui ont su par ruse manœuvrer la cervelle des gens ; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté». En fin de compte, nous pouvons dire que cette ère post-factuelle n’est au juste que du réalisme politique qui détermine l’action de nos politiciens et politiciennes qu’on refuse d’accepter pour des raisons morales. Parler aujourd’hui de ce concept est une autre façon de reposer la question du rapport de la politique à la morale. Qui doit déterminer l’autre ?  La politique doit être au service de la morale ou l’inverse ? Existe-t-il une différence entre les valeurs morales et les valeurs politiques ? Doit-on penser le politique en éliminant la distinction entre les deux ordres ? Autant de questions que l’utilisation de ce nouveau concept implique aujourd’hui. 

 

Par Ali Kaidi

3 comments for “Post-factuel : le mensonge en politique est une vieille pratique

  1. lefennec
    February 28, 2017 at 13:44

    Le mensonge est la matrice idéologique de la politique pour contourner la vérité.

  2. Aziz
    March 3, 2017 at 04:19

    Tous les chefs d’États qui ont osé dire de grande svérités aux Peuples ont tous été assassinés : JFK, THOMAS SANKARA,BOUDIAF, et j’en oublies.

  3. March 26, 2017 at 06:37

    Azul,

    une idée personnelle tirée de mon répertoire :
    “La politique est l’art de dire la vérité par des mensonges ” Par Par AGELLID B.

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