La bibliothèque ou le lieu de la construction citoyenne

Les bibliothèques fabriquent des citoyens. Or aucune dictature n’a intérêt à creuser les fondements d’une terre citoyenne et pour cause, la maison de l’ogresse idéologique s’effondrera comme un château de sable; elle prendra les eaux inexorables de la pensée, de la question et de la réflexion.

 

La grande bibliothèque de Montréal

Ont dit que la maison et l’école sont le premier et le deuxième lieu; la bibliothèque, elle, est le troisième lieu. Elle est par excellence le lieu qui fait la différence entre la dictature et la démocratie. Les autodafés dans l’histoire sont légion; chaque empereur de l’absurde, pour reprendre Adonis, a brûlé des livres, ordonné de pendre des penseurs, des gens qui diffusent la pensée via les livres. Dans le film Le destin, consacré au penseur, cadi et théologien andalou Averroès (Ibn Rochd), le réalisateur Youceh Chahine s’attarde, au fil de la trame, aussi bien au début qu’à la fin du film, sur la manière dont ont survécu quelques-uns des manuscrits les plus connus du penseur pour pénétrer de leurs lumières un Moyen-Âge ténébreux et pour atteindre par ailleurs les métropoles de l’Orient musulman où l’on avait alors encore une place pour la pensée et l’érudit en général. Des émissaires traversaient à pied des pieds, des fleuves et des rivières, bravant maux et tempêtes, chevauchaient parmi les infinités sablonneuses; des lecteurs souvent férus de cette manière inédite d’écrire le monde, étaient conscients que les livres faisaient les civilisations, détissaient les nuits de l’homme les plus sombres. Ils allaient leur chemin, parmi les incomptables menaces, convaincus que les livres apportaient l’aube aux hommes et aux femmes.

À l’Ouest rien de nouveau de l’écrivain allemand naturalisé américain Eric Maria Remarque, le célèbre roman pacifiste sur la première guerre mondiale fut brûlé dès les premiers autodafés du nazisme en 1933, époque notamment baptisée la période de la destruction de la démocratie (1933-1934). Le livre fût brûlé avec nombre d’autres livres qui vantaient le pacifisme, le vivre-ensemble et l’humanisme en général.

La bibliothèque d’Alexandrie est la plus célèbre de l’antiquité. Elle a été fondée trois siècles avant Jésus Christ. Elle rassemblait les plus importants ouvrages de l’époque. Les traducteurs attendaient les bateaux qui arrivaient dans le pays et traduisaient tous ce qu’ils contenaient comme livres. Les historiens émettent de nombreuses hypothèses sur les plus célèbres destructions de ce monument savant. Ils parlent entre autres de sa destruction pendant la guerre civile entre César et Pompée en 50 av. J.-C.; ou lors des massacres d’Alexandrie en 215; pendant la guerre religieuse du 4e siècle entre le paganisme et le christianisme ou enfin en 642, pendant la conquête arabe de l’Égypte par ‘Amr ibn al-‘As.

Bref, depuis la nuit des temps, les hommes politiques ont compris ceci d’essentiel : les bibliothèques font ou défont les civilisations; elles sont les phares qui éclairent notre espace-temps, qui hissent la raison humaine dans les sommets, qui recueillent la multiplicité du monde dans les livres pour regarder plus loin, plus haut, plus rationnellement. Les hommes politiques ont compris que pour éteindre une civilisation, il faut éteindre le phare qui l’éclaire : la bibliothèque.

Toute idéologie qui a peur des livres est une idéologie qui ne croit pas à la démocratie et à la liberté d’expression. Toute doctrine qui cherche prétexte pour interdire les livres est un fascisme. Où est la différence entre un islamiste qui interdit et brûle l’œuvre Les mille et une nuits parce que considérée salace ou les nazis qui brûlaient tous les livres dont les auteurs étaient juifs, pacifistes, féministes, modernistes, humanistes… ou les franquistes qui organisèrent en 1939 un autodafé dans l’université de Madrid pour brûler les livres de Sigmund Freud, de Gorki, d’Erich Kastner, d’Éerich Maria Remarque, de Marx, de  Bertolt Brecht… ou encore la Chine communiste qui brûla, pendant la fameuse révolution culturelle, les corans, les livres qui traitaient de Confucius…?

La bibliothèque Georges Pompidou à Paris

Il n’y en a aucune différence. Le communiste disait qu’il fallait détruire l’expansion hégémonique du capital et éradiquer tous les outils dont il use; les nazis croyaient qu’ils étaient issus d’une race qui avait le droit de vie et de mort sur le reste de l’humanité, les islamistes ou l’église pendant l’Inquisition disent que c’est Dieu qui ordonne d’effacer l’ultime trace du blasphème, de la pensée libertine, païenne et sceptique qui attente aux cieux. Somme toute, les tyrannies sont les mêmes; elles trouvent toujours la légitimité pour que l’Autre disparaisse, lui et sa pensée.

Le fanatisme a horreur des livres et des bibliothèques parce que les livres ouvrent les chemins du pluriel, tracent la route pour la déconstruction des certitudes, remettent en cause les vérités incontestables et incontestées que les doctrines enfoncent dans les têtes comme des clous d’impensés et d’allégeance aux idéologues de la vérité une et uniforme. Parce que les livres façonnent notre regard sur le monde; parce que les livres, comme le pain et l’eau pour le corps, sont le pain et l’eau du cerveau.

L’Algérie préfère une mosquée de plusieurs milliards de dollars à des dizaines de grandes bibliothèques dans tout le pays pour la simple raison que la caste au pouvoir ne veut pas semer le grain de l’audace, de la pensée et de l’intelligence; elle ne veut pas de peuples debout, mais agenouillés, asservis à la lettre littérale et à la vérité eschatologique; elle veut les yeux tournés vers l’au-delà au lieu d’ici-bas, de peur qu’ils ne les démasquent, ne leur demandent des comptes. Elle ne veut pas de gens qui pensent l’espace citoyen de demain, mais d’ouailles fanatisées par les causes faciles qui n’ont cure du monde et du réel.

Les mosquées fabriquent les croyants, les bibliothèques, elles, fabriquent des citoyens. Or aucune dictature n’a intérêt à creuser les fondements d’une terre citoyenne et pour cause, la maison de l’ogresse idéologique s’effondrera comme un château de sable; elle prendra les eaux inexorables de la pensée, de la question et de la réflexion.

De tous les investissements les plus rentables, une bibliothèque est l’investissement le plus sûr, le plus puissant et le plus rentable. Parce que la bibliothèque couve des yeux qui regardent plus loin qu’aujourd’hui, plus loin que demain. Des yeux capables de construire un pays dans la terre lointaine de la postérité.

Le 3e lieu- les bibliotheques publiques, le film de Martine Forand nous explique à juste titre l’importance des bibliothèques en société pour construire le citoyen, pour ouvrir les hommes sur le monde, pour  “la démocratisation des savoirs”… Il nous parle notamment de l’histoire des bibliothèques au Québec, de l’importance de cet espace public pour former des citoyens capables de construire un État, des réticences de l’église catholique au départ, de l’expérience finlandaise des bibliothèques ambulantes; bref, c’est un film à voir et à conseiller. 

 

Le lien du film: Le 3e lieu- les bibliotheques publiques

 

 

 

Par Louenas Hassani

 

1 comment for “La bibliothèque ou le lieu de la construction citoyenne

  1. lefennec
    March 19, 2017 at 13:40

    Himmler (?) a dit: Quand j’entend le mot CULTURE je sort mon revolver.

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