Royaumes Kabyles, Espagnols et Ottomans

Citadelle(Kasbah) au-dessus du port de Béjaïa, d’époque hammadide. Elle fut disputée par les Espagnols et les Ottomans.

En 1510, sur la lancée de la Reconquista, les Espagnols s’emparent de Béjaïa et organisent à partir de cette position des razzias dans l’arrière-pays. C’est à ce moment, ou dans le dernier quart du siècle précédent, qu’émergent en Kabylie trois seigneuries ou principautés que les Espagnols dénomment les « royaumes » des Aït Abbas, de Koukou et d’Abdeldjebbar. Le premier s’installe à la Kalâa des Beni Abbès, au cœur de la chaîne des Bibans, avant que sa lignée dirigeante, les Mokrani, ne le déplace plus au sud, dans la Medjana, se rapprochant ainsi des lieux d’origine des royaumes ziride et hammadide. Le deuxième se constitue sur les terres des Belkadi, descendants du juriste Al Ghobrini. Le dernier s’implante à une trentaine de kilomètres de Béjaïa, dans la vallée de la Soummam.

La Kalâa devient la nouvelle capitale des habitants des environs de Béjaïa quand, après la prise de la ville, ils cherchent protection à l’intérieur des terres. Le site, ancienne place forte hammadide et étape sur l’abrid n’sultan, a été retenu par Abderahmane, prince bougiote, pour des raisons de sécurité. Initialement alliée des Hafsides, la dynastie s’en émancipe. Abdelaziz, petit-fils d’Abderahmane, prend le titre berbère d’amokrane. Sous son règne, la Kalâa gagne en importance : au cœur du royaume des Aït Abbas (dit aussi « de la Medjana »), la cité compte à son apogée 70 000 habitants, rivalisant avec Tunis ; elle se dote de fabriques d’armes, en s’aidant du savoir-faire des renégats chrétiens et des Andalous chassés d’Espagne, qu’elle accueille en grand nombre.

Vue d'ensemble sur le village de Koukou

Le village de Koukou.

 Pour reprendre Béjaïa, le sultan hafside de Tunis Abû `Abd Allâh Muhammad IV al-Mutawakkil fait appel à des corsaires ottomans, les frères Barberousse. Plusieurs tentatives sont menées dont l’une, vers , donne l’occasion à Ahmed Belkadi, prince alors au service des Hafsides, de s’illustrer à la tête de combattants venus de la côte de Béjaïa et de Jijel. Elles échouent toutefois à déloger les occupants espagnols. Ahmed Belkadi s’établit alors chez les Aït Ghobri, d’où sa famille est originaire, et prend la tête du royaume de Koukou, qui durera deux siècles. Béjaïa n’est définitivement reprise aux Espagnols qu’en 1555, par la pression combinée du corsaire Salah Raïs Pacha, agissant pour le compte de la régence d’Alger, et des royaumes tribaux.

Entretemps les Hafsides ont été évincés de leurs possessions, en Kabylie comme dans tout l’Est algérien. Dès la première moitié du xvie siècle, les Ottomans implantent dans la région plusieurs forts (borj) en vue de la contrôler. Ils s’y heurtent à la résistance de la population, qui s’organise en Grande Kabylie autour du royaume de Koukou, et de celui des Aït Abbas dans les Bibans et la vallée de la Soummam : les communautés rurales, tout en défendant leur autonomie face à l’hégémonisme de ces seigneuries, les soutiennent pleinement face aux tentatives « prédatrices » de l’État que mettent en place les Ottomans. En 1520, Ahmed Belkadi, attaqué par Khayr ad-Din Barberousse, le défait dans la plaine des Issers et s’empare d’Alger. Il y règne plusieurs années avant d’être à son tour vaincu par Khayr ad-Din, allié pour la circonstance aux Aït Abbas. Abdelaziz, sultan des Aït Abbas, est quant à lui tué en 1559 au cours d’une bataille contre les Ottomans : ils exposent sa tête une journée entière devant la porte de Bab Azzoun, à Alger, avant de l’enterrer dans une caisse en argent.

En Petite Kabylie, le royaume des Aït Abbas se maintient pendant toute la période de la régence d’Alger. En 1664, le duc de Beaufort, envoyé par Louis XIV, lance une expédition contre Jijel. Après quatre mois d’hostilités, les Français abandonnent la ville : ils laissent en trophée aux Aït Abbas plusieurs pièces d’artillerie en bronze, dont l’une a été retrouvée à la Kalâa. Le royaume contrôle les défilés des Portes de Fer (en kabyle Tiggoura, « les Portes », et Demir kapou en turc), point de passage stratégique sur la route d’Alger à Constantine. La Régence verse un tribut pour le passage de ses troupes, dignitaires et commerçants. C’est dans l’Algérie d’alors le seul endroit où le pouvoir makhzen paye un tribut à des populations locales insoumises.

Ne pouvant soumettre directement l’ensemble de la région, la Régence joue sur les rivalités de clan pour asseoir son influence et percevoir des impôts de certaines tribus. Vers 1674, profitant de l’affaiblissement des Belkadi de Koukou, elle s’appuie sur un Kabyle de grande famille, le cheikh Al Guechtoula, pour créer un commandement local tributaire. Au début du xviiie siècle, elle multiplie les borjs, dont ceux du Sebaou et de Boghni, sièges des caïdats éponymes, et s’appuie à la fois sur des tribus locales, comme les Amraoua et les Aït Khalfoun, et sur des zmalas (contingents) d’Arabes et de Noirs africains pour renforcer sa présence.

Globalement, les royaumes kabyles, qui bénéficient d’une certaine reconnaissance internationale (représentations diplomatiques en Espagne, notamment), contribuent à maintenir l’autonomie de la région. Vis-à-vis de la Régence, après une période de rivalité exacerbée où alternent phases de paix et de guerre pour le contrôle d’Alger, les relations se stabilisent à l’époque des deys ; l’autonomie kabyle fait l’objet d’un assentiment tacite qui marque une étape importante dans la constitution de l’identité régionale. Conséquence durable de l’intervention ottomane : à partir du xvie siècle, Alger succède à Béjaïa dans le rôle de principal centre urbain et de réceptacle des populations de Kabylie. Les commerçants kabyles sont très présents dans la ville, qu’ils ravitaillent avec les produits agricoles et artisanaux de leur région. Pour contrebalancer le pouvoir des janissaires, de nombreux corsaires et miliciens de la Régence sont recrutés localement, notamment parmi les Kabyles. Le dey Ali Khodja s’établit dans la Casbah, sous la protection de soldats kabyles, pour imposer son autorité face aux janissaires. La famille d’Ahmed Bey, dernier bey de Constantine, mène une politique d’alliance matrimoniale avec les Mokrani et d’autres familles de la région.

Toutefois les conflits ne cessent d’émailler les relations entre les royaumes kabyles et la régence d’Alger. Du xviie siècle au xixe siècle, les principaux se produisent en 1609 (les Kabyles dévastent la Mitidja et menacent Alger), puis entre 1758 et 1770 (dans toute la Kabylie) et enfin entre 1805 et 1813 (dans la vallée de la Soummam). En 1823 les tribus des Bibans et de Béjaïa se soulèvent et s’emparent du caïd de la ville. L’agha Yahia, chef militaire de la Régence, ne parvient pas à soumettre la région.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kabylie

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