JE NE SAVAIS PAS QUE VOUS LE SAVIEZ…

Par Rabah Chabane

Permettez-moi d’emprunter à leurs dépositaires légitimes le style docte et le ton pédant, seul mode séant pour écrire deux ou trois âneries qui m’ont traversé l’esprit ; je vous promets de revenir à mon badinage habituel dès que j’aurai soulagé ce besoin pressant.

Ainsi donc, tout le monde est à plaindre. Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Et ceux qui croient savoir plus encore! Je plains ceux qui savent et ne partagent pas leur savoir. Soit parce qu’ils en sont incapables, à cause de leur manque de pédagogie, de leur faible pouvoir persuasif ou de leur motivation insuffisante. Soit par égoïsme, convaincus peut-être que leur lumière ternirait si elle embrassait un champ plus vaste. Soit encore par lâcheté, effrayés à l’avance par la résistance que ne manquerait pas de leur opposer la non- connaissance , intimidés par les défenses qui se dresseraient sur leur chemin, découragés par la quantité de patience, de persévérance et d’abnégation qu’ils devraient dépenser pour abattre un préjugé, casser un tabou, aplanir un malentendu, lever une ambiguïté, assainir une vision.

Exceptés, peut-être, les premiers cités, qui pourraient prétendre à des circonstances atténuantes, au regard de leur condition de “sachants” incompétents, les autres sont non seulement à plaindre mais blâmables, voir coupables. Coupables de silence devant le mensonge effronté alors qu’ils détiennent un bout de vérité ; coupables de complaisance auprès du faux tandis qu’ils connaissent l’authentique ; coupables de complicité avec l’inepte quand ils tiennent le sensé ; coupables de trahison et de malhonnêteté intellectuelle lorsqu’ils se soumettent docilement au dictat du nombre, pliant mollement sous la pression de la bêtise amoncelée; coupables de non-assistance à humanité en danger d’abêtissement consentant ; coupables !

Le cas de ceux qui savent est pendable aussi pour d’autres raisons. Certains savent et jouent aux ignorants. Attitude commode pour se fondre dans la foule grouillante et y dissimuler sa lâcheté. Faire comme tout le monde, penser comme tel, dormir à la même berceuse, applaudir à l’unisson les mêmes sermons, lapider dans un élan collectif les mêmes démons, caresser les mêmes fantasmes, chanter les mêmes fausses gloires, hurler à la même lune… Démissionnaires tièdes et insignifiants que ceux-là !
D’autres savent mais prêchent le contraire de ce que leur dicte leur savoir. Hypocrites sans foi, sans dignité, sans âme ; en daltoniens auto conditionnés ils voient gris et disent noir, cultivant le strabisme tantôt convergent tantôt divergent suivant le temps et l’espace ; le coryza locataire indécrottable de leur organe olfactif, ils sentent l’eau de rose quand ils devraient sentir le roussi ; et quand leurs tympans vibrent à se rompre au son de la fanfare, c’est un roucoulement de colombes qu’ils entendent.
Il ne suffit donc pas de savoir, encore faut-il rayonner. Il ne suffit pas de rayonner, encore faut-il rayonner juste, à bon endroit, au bon moment, à bon escient, de la bonne manière.

Ne pas savoir est un triste état. Cela peut conduire son homme aux pires situations. La providence, dans son infinie sagesse, a doté l’animal d’organes et de réflexes propres à lui assurer la survie. En plus de sa méfiance instinctive des prédateurs, avant que le mouton ne morde dans une touffe d’herbe, il la renifle méticuleusement pour en reconnaitre la nature et s’en détourne systématiquement dès que son odorat détecte un soupçon d’impureté. Ses papilles gustatives finissent d’analyser la texture et la chimie de l’aliment avant qu’il ne décide de l’ingérer ou de le refouler en connaissance de cause.

Vous n’arriverez qu’à grand-peine à lui faire avaler un aliment que ses facultés naturelles lui commandent de refuser. Ces aptitudes innées sont suffisantes à la bête pour vivre et perpétuer son espèce. Mais l’homme, qui jouit par ailleurs des attributs de l’animal, est censé, de par son statut, occuper une dimension intellectuelle nettement supérieure, vers laquelle il se hisse progressivement grâce à un apprentissage continu. Les connaissances qu’il acquière renforcent son immunité intellectuelle et le prémunissent contre les nombreux agents pathogènes que sont l’endoctrinement, l’intox, la désinformation, le charlatanisme, etc. L’inculte est une proie facile pour toutes sortes de manipulateurs de conscience, gourous en tous genres, fanatiques de tous bords.

Ceux qui ne savent pas sont certainement à plaindre d’un point de vue sentimental, par compassion et indulgence, mais ils ne sauraient s’en sortir à si bon compte au regard de leur statut d’êtres dotés de conscience. À ce titre, quoique ne sachant pas, ils sont tenus quand même de savoir un certain nombre de choses essentielles, voir vitales, à défaut de quoi ils ne seraient pas moins blâmables que les mauvais détenteurs du savoir.

Il faut d’abord qu’ils sachent et se disent qu’ils ne savent pas ; prendre conscience de leur état d’ignorance, car l’ignorance qui s’ignore est la plus ravageuse et la moins disposée à la guérison. Ai-je dit guérison ? S’agirait-il d’une pathologie ? En tous cas ça en a les symptômes et ça produit des effets comparables. Ensuite, il faut qu’ils cherchent à savoir. Savoir ou apprendre, quelle différence ? Bien que les deux concepts tiennent des mêmes activités mentales, apprendre est un long processus qui consiste à acquérir des connaissances de plus en plus vastes et variées, et de plus en plus précises ; tandis que savoir est le fait de prendre connaissance d’une réalité ou d’un sujet donné, dans un contexte défini, limité dans sa portée.

L’homme normalement constitué apprend du berceau à la tombe, mais à chaque instant il a besoin de savoir. Savoir le prix de la pomme de terre au marché du coin, savoir le temps qu’il fera demain, savoir s’il est sur le bon chemin, s’il n’a pas été induit en erreur par ceux qui l’ont orienté dans la mauvaise direction, savoir, toujours savoir et savoir encore… Mais pour savoir il convient de poser les bonnes questions à ceux qui détiennent les bonnes réponses ! D’où la nécessité de savoir trier ses sources.

C’est justement là le piège dans lequel se laissent prendre une autre catégorie de personnes, ceux qui croient savoir parce qu’ils se sont fait bourrer le crâne avec des inepties de toutes sortes ; parce qu’ils ont avalé tellement de couleuvres ; parce que, crédules et naïfs, ils ont fait leurs les préjugés et les aprioris des autres ; parce qu’ils ont épousé des convictions avant que les idées et les fondements qui les portent n’aient eu le temps de mûrir, adopté des certitudes par simple mimétisme, embrassé des causes par pur hasard. Armés de leur faux savoir, ou d’un savoir très approximatif, ils sont prêts à en découdre avec quiconque contredit leur vérité.

Ils sont des muftis infaillibles en théologie, des experts en toutes sciences, des fins stratèges en tous domaines, imbattables sur toutes les questions. Imbus d’une quincaillerie hétéroclite acquise à moindres frais à la foire du prêt à penser, nul argument ne les fait fléchir, aucune démonstration n’ébranle leurs certitudes, rien ne peut venir à bout de leur entêtement. Gonflés d’audace et pleins d’insolence, à l’aise dans leurs cogitations redondantes, béatement installés dans un confort intellectuel imperturbable, ils répandent la bêtise et en font la promotion sous le regard amusé et complaisant des “sachants” inutiles.

Rabah Chabane

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