L’hommage rendu par l’AFB Essonne à la poétesse et écrivaine Fadhma Ait Mansour Amrouche

Ecrit et proposé par Yassina Fedoras

Dans la commune de Baillé en Bretagne, France

 

Escortée d’une vingtaine de ses adhérents, Ferroudja Debbi, présidente de l’A.F.B. Essonne, a pu mettre en œuvre ce week-end du 1er avril 2017 un projet qui lui tenait particulièrement à cœur depuis des années, le recueillement sur la tombe de l’écrivaine et poétesse Fadhma Ait Mansour Amrouche (1882-1967), oubliée et ignorée jusqu’à son dernier souffle par son pays d’origine et pourtant tant aimé.

Cette pionnière de l’écriture berbère, aux heures terribles de la colonisation française durant laquelle nombre de ses contemporains furent confinés au silence, du fait de l’emprisonnement certain dans lequel les tenait l’impérissable tradition orale, a cela d’admirable qu’elle a su garder en mémoire et transmettre à ses huit enfants, le reliquat d’un chapelet de récits, de chants et de poèmes traditionnels berbères ancestraux, d’une richesse linguistique infatuée.

C’est dans le cadre de la commémoration du 50ème anniversaire de la disparition de Fadhma Ait Mansour Amrouche que Baillé, petit village de Bretagne de quelques 300 âmes, a chaleureusement reçu la délégation associative massicoise. Cette association franco-berbère dirigée par la sémillante Ferroudja Debbi, s’est toujours distinguée dans sa célérité à toujours vouloir divulguer avec soin et intelligence ses attaches identitaires aux travers de multiples manifestations culturelles, dont la réputation aujourd’hui n’est plus à faire tant le retentissement de ses initiatives ne trouve d’égal dans la région parisienne.

Entre autres exemples, citons l’inauguration d’un rond-point en hommage au chantre regretté de la chanson kabyle engagée, Lounès Matoub, et le parrainage de son association par Mohammed Allaoua, le chanteur kabyle le plus en vogue du moment dans le domaine de la musique festive en Algérie.

Avec le concours d’autres associations, l’ACBB, Amazigh Breizh et le Ramdam des roses, une soirée festive fut organisée la veille du recueillement sur la tombe de l’illustre autobiographe, dans une salle municipale située non loin de Baillé. Ornée de bibelots berbères, de drapeaux amazighs et des tableaux de l’immense poétesse, tous admirablement peints par l’artiste Brahim Sais, un repas composé de mets culinaires originaires des deux régions chères à Fadhma y fut savouré : crêpes au sarrasin fourrées au fromage frais, couscous aux légumes printaniers cuits à la vapeur et arrosés d’huile d’olive, ssemmen, ch’lita (purée de tomates et de poivrons aux épices baignant dans l’huile) pour accompagner les galettes kabyles, grillades, riz au caramel et fars aux pruneaux ont aussi été de la partie, pour le contentement des papilles les plus gourmandes.

Entre collations et repas, les comédiens de la troupe de théâtre bretonne, le Ramdam des roses, évoquèrent l’exil, cette torture de l’âme qui colla si longtemps à la peau de la femme de lettres et compose encore le mal du pays de la dernière vague immigrante nord-africaine.

D’ailleurs, à l’instar de cette figure de proue qu’est Fadhma Ait Mansour dans la transmission nostalgique des chants et poèmes chers à la Kabylie, des étudiants kabyles, venus poursuivre leurs études à Rennes, occupèrent ensuite l’estrade de la salle des fêtes pour entonner des chansons de chez eux relatives à l’exil et commémoratives du combat noble et précieux de la famille Amrouche pour la langue et le patrimoine culturel amazighs.

Le lendemain, la délégation essonnienne, accompagnée de leurs hôtes issus des différentes associations, fut chaleureusement reçue au cimetière de Baillé par le maire de cette localité, Olivier Gaigne, où repose éternellement Fadhma Aith Mansour Amrouche. L’élu, jamais las de ces commémorations qu’il perpétue depuis 2002 — date à laquelle la présence de la tombe de l’auteure kabyle dans le cimetière de Baillé fut révélée au public — ne cesse d’accueillir des pèlerins venus de tout l’Hexagone et parfois même d’Algérie.

Un silence ému a régné alors quand, prenant la parole, Olivier Gaigne a fait remarquer à son auditoire que l’illustre femme de lettres, au delà de sa mort a finalement contribué au rapprochement des deux cultures. Pour ce maire, et certains enseignants aux alentours de Baillé qui commencent à enseigner les écrits de la famille Amrouche à leurs collégiens, Fadhma a été précurseur par son œuvre et sa vie, de l’émancipation des femmes, et surtout elle est considérée comme une personnalité courageuse qui gagne à être connue à travers le monde car elle a été non seulement l’une des premières écrivaines berbères mais elle a surtout osé parler quand les autres se taisaient ou ont été forcés de se taire.

Aussi pour comprendre les raisons qui nous poussent à faire rejaillir la mémoire de cette chroniqueuse hors pair qu’a été Fadhma Ait Mansour Amrouche, résumons ce qu’a été sa vie, telle qu’elle nous l’a elle-même retracée dans son autobiographie, Histoire de ma vie, publiée en format livre de poche aux éditions La Découverte.

Conçue hors-mariage dans un village de grande Kabylie, qui normalement l’aurait vouée elle et sa mère au bannissement, donc à la condamnation à mort dans une région où règne des mœurs turbulentes et une misère grandissante depuis sa conquête coloniale par la France, Fathma Aït Mansour, « l’enfant de la honte », a su inscrire au fer rouge et indélébile les souvenirs de sa jeunesse dans une fresque mémorielle extrêmement précise et détaillée, courant pourtant sur plus de 40 ans d’exil.

Son enfance brimée par les gens de son village natal de Tizi Hibel, l’admirable combat de sa mère à assurer seule le quotidien de ses trois enfants, sans compter les savoirs et coutumes traditionnels qu’elle apprend d’elle dans les quelques rares mois d’accalmie que lui laissent l’instruction continue et la protection instable qu’elle reçoit d’abord du pensionnat (enseignement laïc) de Taddart u Fella puis des Soeurs blanches ; tout y est relaté avec parcimonie et une grande limpidité.

Parvenue ensuite à la maturité de son adolescence, Fadhma raconte comment les missionnaires de l’hôpital où elle travaillait l’ont obligée à tourner le dos à une religion chère à sa mère, l’Islam, en échange de leur protection et de leur bénédiction. De sorte que le baptême chrétien fut la condition sine qua non pour s’unir à Antoine-Belkacem Amrouche, un kabyle converti du village d’Ighil Ali, en petite Kabylie. Un mariage qui en dépit de sa grande beauté, n’aurait jamais pu se faire en dehors du contexte de la domination française, la tare de sa conception illégitime suffisant dans cette société villageoise de la fin du 19ème siècle à la reclure dans une marginalisation certaine.

Puis dans son récit, Marguerite-Fadhma Amrouche fait état de sa vie d’épouse et de mère dans ce village perché des Bibans, et évoque avec tout autant de peines, de douleur et de joies éphémères, son exil proche d’un demi-siècle en Tunisie, où nostalgique de sa culture d’origine, elle ne parvint jamais à s’intégrer, ni ses enfants d’ailleurs, pourtant natifs de ce pays d’accueil pour la plupart.

De cette mère à l’enseignement prolixe, qui se sert de sa voix en la modulant à loisir en autant de chants et de poèmes précieux glorifiant rites et coutumes de Kabylie, deux personnalités naîtront et trouveront leur renommée en France : l’écrivaine et cantatrice Marie-Louise Taos Amrouche et Jean el-Mouhoub. Journaliste et écrivain-poète lui aussi, interlocuteur privilégié du Général de Gaulle lorsqu’il dirigeait de main de maître les émissions radiophoniques auxquelles étaient conviées les plus grands écrivains de son époque, Jean el Mouhoub fut sans conteste l’un des hommes de lettres qui plaida le plus en faveur de l’indépendance du pays de ses aïeux.

Menant tous deux une vie effrénée au sein de la sphère intellectuelle française, Marie-Louise Taos et Jean el Mouhoub n’en délaissèrent pas moins leur mère Fadhma, qui consentit à vivre près d’eux en France et avec qui ils entreprirent l’écriture et la traduction en français des chants berbères de Kabylie.

C’est ainsi que les Amrouche devinrent les premiers intellectuels franco-berbères soucieux de sauver ces trésors littéraires de la tradition orale qui, assurément, n’aurait pas manquer de faire sombrer tout un pan de leur culture dans l’oubli.

Pour ce qui est de son œuvre la plus monumentale, Histoire de ma vie, c’est lors de sa retraite à Baillé, fief d’origine de sa gouvernante et amie Fernande Simon, que la prodigieuse dame s’appliquera à exaucer le vœu le plus cher de son fils Jean : l’écriture de ses mémoires, des mémoires de tout un peuple, publiées à titre posthume, Fadhma ayant quitté le monde peu de temps avant la publication de son legs, à l’âge de 85 ans.

Yassina Fedoras

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