Divagations : une invitation à divaguer pour mieux contempler l’être

Ce voyage dans le monde des mots et des idées est thérapeutique pour l’auteur et encore plus pour ses lecteurs. Sa poésie essaye de capter la tendance de l’humain à se maintenir à l’existence et sa prose l’explicite et la rend intelligible. Ils représentent deux types d’expression très complémentaires qui correspondent à la complexité de l’humain, la poésie et la prose, Hassani M’hamed les fusionne avec magie pour nous raconter ses divagations ou plutôt ses méditations.

        Divagations est un livre qui se veut atypique et à mi-chemin entre la poésie et la prose. C’est un choix qui exprime une tendance chez son auteur à représenter l’humain comme une entité hybride avec des facettes multiples.  Divaguer c’est être libre, c’est laisser libre court à son imagination dans la quête du sens dans un monde plein d’incertitudes et surtout de non-sens. La divagation de Hassani M’hamed est un acte de résistance contre l’absurde qui entraîne l’humain dans une chute spirale vers le désespoir et le reniement de soi. La lecture de ce livre nous invite à réfléchir sur des questions qu’on a négligées parce qu’on croyait qu’elles ne méritent pas qu’on s’y attarde ni qu’on les pose. Divaguer avec l’auteur c’est prendre le livre comme prétexte pour réfléchir à des questions existentielles que la vie quotidienne nous empêche de traiter; c’est redonner de la valeur dans notre vie à ce que nous avons classé  injustement, par ignorance ou cupidité, d’inutile et de futile.

             D’un côté, l’auteur nous décrit l’humain comme un être qui rejoint son existence et s’y attache par la raison pour y trouver un point fixe, à la maniére de Cogito, ergo sum de Descartes pour nous parler de lui, de l’Autre, de l’environnement du temps et de ses  effets sur l’espace et sur le quotidien des hommes, et par la même occasion de nous parler de ce que l’humain est capable de faire à ses semblables, de juste comme d’injuste. De l’autre côté, il nous décrit l’humain comme un désir fort d’être à la manière du conatus dont Spinoza a construit son éthique et sa définition de la nature humaine.

           En effet, pour Hassani M’hamed, aru en tamazight, ou écris en français, c’est penser et par conséquent exister : « J’écris donc j’existe! ». En fait, c’est le début de son aventure, de ses divagations et délires d’esprit qui donnent le ton libre à sa pensée et provoquent en lui des éclats de rire significatifs. Car pour notre poète :

 

Les mots ont un corps

Ont une âme

Les mots sont indépendants[1]           

 

          Ainsi, à partir des associations de mots dont la poésie permet de sentir la musique et la beauté ou à tout le moins autorise de les appréhender par son intelligence comme un chuchotement qui n’arrive pas à imposer un sens, il pénètre le monde des idées afin de saisir leurs associations logiques et de rendre intelligibles ses chuchotements du cœur qui l’interrogent sur la vie et l’invite à remettre en question l’ordre établi et l’idéologie dominante. Il exprime cet état d’esprit en disant :

 

Remettre en jeu mes folies et mes rêves sur le tapis de la libre expression

en cause mon sommeil acquis à coups de somnifères et de nombreux régimes alimentaires.[2]

 

Le poète et écrivain M’hamed Hassani

           L’humain se distingue de l’animal par sa capacité à communiquer par l’écriture, il est d’ailleurs le seul animal qui écrit. C’est cet art qui permet à notre auteur de déclarer son amour à l’humanité, de se révolter et d’être solidaire avec ses semblables, malgré le  poids de l’ordre établi et des normes qui justifient enchaînement de l’humain à son ego, qui le font tomber dans l’ivresse de l’amour du soi et du narcissisme, et font de lui un être qui ne parle qu’à lui-même. Écris!, lui permet de réaliser ses rêves et de sortir de son isolement, de son exil intérieur et de son « sommeil »; il lui permet de voyager et de contempler d’autres lieux et d’autres façons de les occuper, et par conséquent de faire réveiller le rebelle qui se cache  aux fins fonds de tout être humain conscient de sa condition. En fait, notre  auteur appelle à « la Brouette qui avait des problèmes» [3], celle qui fait peur aux autorités par son « grincement» qui « se transforma en chant de lutte et d’espoir! »[4]. Car l’écriture est le pouvoir de faire et d’inventer une destinée. En effet, des civilisations ont pu traverser le temps et influer notre façon de vivre jusqu’à aujourd’hui; elles n’arrêtent pas de nous fasciner parce qu’elles étaient notamment capables de se perpétuer par l’écriture.

          L’écriture donne à notre auteur le pouvoir de réécrire le passé, de convoquer ses acteurs et les événements qui le constituent pour pointer du doigt accusateur les forces qui tentent de contrôler le présent et de l’orienter vers des objectifs sans finalité morale, vers des fins qui tentent de maintenir l’humain dans le statut de moyen.

 

Aru!

Par ce verbe, je boucle le cycle de ta déchéance et j’ordonne ton recyclage immédiat![5]

 

       En fait, avec ce verbe, l’auteur montre qu’il est possible d’être maître de ses pensées et il lui donne de l’assurance pour affronter ses angoisses et inquiétudes. C’est ce qu’il exprime en disant « Aucune vision ne contredit mon diagnostic»[6]

            Hassani M’hamed donne du pouvoir au verbe écrire dès le début de son aventure en disant «un jour, premier jour oblige, j’ai balbutié sur un papier, quelques mots barbares qui m’ont rendu à moi-même »[7].

            Barbare est utilisé ici par l’auteur dans le sens de rebelle et d’insoumis et non pas dans son sens intégral. Il nous invite comme Socrate à l’introspection. Il inscrit son expérience dans l’esprit de la devise gravée pour l’éternité au frontispice du Temple de Delphes que Socrate a repris dans sa théorie de la connaissance : “Connais-toi toi-même”. En fait, son poème, son écrit, son récit, etc., c’est des divagations « Il est de tous les horizons. Il arrive de partout et prend toutes les directions de l’humain. Il sera de toutes les fêtes, de tous les deuils et de tous les combats»[8].

            Son récit n’est pas seulement le  témoin de l’être qui renonce à tous les avoirs qui risquent de l’aliéner en tant qu’humain, mais aussi d’un être plongé dans la vie qui soufre et rencontre de grands et de petits bonheurs sans tomber dans la démesure et se laisser emprisonner par le plaisir de l’instant. Il nous décrit l’homme comme désir insatiable capable de changer son monde avec ses divagations et son imagination. L’humain pour lui est amour et aimant. Il est désir qui donne l’illusion à chacun de nous de croire, selon notre auteur,  qu’il « est le centre du monde, mais pas du monde»[9]. Le Monde, un seul pour tout le monde,  n’existe pas. Il est une représentation personnelle. Et c’est dans ce sens que notre poète dit : « malgré tous nous efforts et la force de notre désir, nous ne pourrons qu’errer à travers des mondes, cumulant des impressions qui font le monde »[10], et  il s’adresse à son imagination en lui disant « tu peux recercler le présent à ta mesure et habiller l’avenir d’oripeaux »[11].     

 

          

       En fait, il nous décrit l’humain comme être de passion, d’instinct et de volonté qui vit dans un monde de la nuance, un monde meublé par des réalités et des valeurs  hiérarchisées où l’éphémère est fréquent et la certitude n’est qu’illusion. Il le décrit comme désir fort d’être.

       Par ailleurs, l’auteur invite le lecteur à travers un récit d’un Je qui essaye de comprendre son parcours, ses expériences et ses aspirations à fuir le paraître et l’éphémère pour se plonger dans l’être, voir le dasein, l’être-là ou l’être présent, autrement dit dans la réalité humaine telle qu’elle se manifeste chez un « je » qui aime divaguer pour mieux raconter son être et son monde et par conséquent pour mieux se retrouver. Il résume l’objectif de cette  divagation causée par la libération de l’écriture et l’intransigeance du verbe Aru qui se met en action d’une façon  inconditionnelle et qui refuse par la même occasion de se subordonner à aucune action ou autorité que celle de sa fin, autrement dit à celle qui fait de l’humain une fin et non pas un moyen:

 

Et moi, je divague

Pour ne pas me taire

Pour ne pas me soustraire

Au feu de l’enfer

Qui hante ce pays

Cette PLANÈTE![12]

 

         Ce voyage dans le monde des mots et des idées est thérapeutique pour l’auteur et encore plus pour ses lecteurs. Sa poésie essaye de capter la tendance de l’humain à se maintenir à l’existence et sa prose l’explicite et la rend intelligible. Ils représentent deux types d’expression très complémentaires qui correspondent à la complexité de l’humain, la poésie et la prose, Hassani M’hamed les fusionne avec magie pour nous raconter ses divagations ou plutôt ses méditations.

         Bref, lorsque le lecteur termine ce récit et ferme le livre, le récit continue. En fait, il ne va pas s’arrêter de divaguer et de se poser des questions sur sa condition en tant qu’humain plongé dans un monde incertain et en perpétuel changement.       

 

Par Ali Kaidi

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[1] M’hamed Hassani, Divagations, prosémes, suivi de Ahellil n tira, À compte d’Auteur, 2015, p.106

[2] Ibid.,p.4

[3] Ibid.,p. 90

[4] Ibid.

[5] Ibid.,p.18

[6] Ibid.

[7] Ibid.,p.8

[8] Ibid.,p.9

[9] Ibid.,p.26

[10] Ibid.,p.27

[11] Ibid.,p.22

[12]Ibid.,p.23

 

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