Entre l’Inquisition politique et religieuse, une Algérie qui se meurt

C’est l’enlaidissement de la place publique à la vitesse grand V. Bannis les roses, l’art, la différence, les jupes, les cheveux qui dépassent. Place à l’oraison, aux prêches tonitruants sur les châtiments de la tombe et les serpents abracadabrantesques tout droit sortis d’une tête de mioche; place à l’unicolore et uniformisation totale et totalitaire; place aux œillères maçonnées dans la tête de chaque gamin pour fabriquer des hommes et des femmes comme des fantassins conditionnés incapables d’émettre un son discordant, d’oser une pensée autonome, de nourrir un doute raisonnable…  


    Au pays de la pègre, les boucs émissaires sont tout désignés; les assaillants sont les puissants, ils ont ou l’argent et la puissance publics pour acheter et vendre les âmes, pour mater toute velléité susceptible d’allumer un foyer d’audace dans les cœurs, ou les masses pour lyncher au nom des dieux en haut ou en bas ceux et celles qui sortent des lignes rouges tracées au cordeau de la servilité. Entre Younes Adli, anthropologue célèbre et conférencier venu simplement parler de son livre et de de la culture vernaculaire de tant de peuples, et Rachid Boudjedra, écrivain de renom et auteur prolifique connu dans le monde entier, l’Inquisition va de l’avant et la raison bat en retraite; les seigneurs de l’uniformisation et de la crétinisation des masses veillent au grain; elles ont au qui-vive pour couper le cheveu qui dépasse, effaroucher les guillerets, vouer aux gémonies le moindre pas qui n’est pas posé sur ceux qui mènent à l’abolition de soi, ravaler l’ultime bruit qui attente au silence de l’assentiment du violé, la fin de l’être, la fin de l’individu, la fin du pluriel, la fin du possible…

      Pour quel motif la conférence de Younès Adli, programmée par l’association Azday Adelsan dans la ville d’Aokas, a été interdite? Quelle subversion peut contenir son étude en deux tomes, Les efforts de préservation de la pensée kabyle aux XVIIIe  et XIXe siècles? Et puis d’ailleurs, n’est-elle pas autorisée de vente et n’a-t-elle pas un numéro ISBN qui témoigne de sa légalité?  

     L’anthropologue Younès Adli est simplement venu parler aux siens de leur culture et de leur histoire; de leur manière d’habiter l’espace et de traverser la mer houleuse du temps; de la façon qu’ont le discours et la géographie kabyles de produire du sens pour apprivoiser le monde et produire la civilisation. Autrement dit, il n’y en a rien de mutin; l’anthropologue est là en instituteur des hauteurs, des belles choses qui ont fait jadis la grandeur d’une société ou de plusieurs sociétés; en historien de l’homme dans son lieu et de son langage pour féconder une pensée qui lui est propre.

      Au reste, même les autorités, comme si elles ne savent pas être de l’autre côté de l’absurde, ne trouvèrent rien à dire devant l’interrogation citoyenne pour savoir la raison de l’interdiction hormis de scier du bois comme à leur habitude : « Nous avons reçu des instructions pour bloquer l’accès au centre culturel. » De qui? Pourquoi? Comment est-ce possible?… Des questions bien entendu auxquelles ils ne sont pas tenus de répondre. Il faudrait que nous ayons d’abord un État qui sache c’est quoi le droit, c’est quoi le citoyen.

      Somme toute, n’importe qui, du caporal à l’officier supérieur, peut interdire une conférence, fermer un festival, arrêter un cortège de mariage pour soupçon de subversion,

L’anthropologue Younès Adli

annuler un diplôme… Au pays de la cigogne personne n’est tenu d’avoir la vergogne!  Si tu as un comateux à la tête de ton pays, il ne faut pas en plus t’attendre à avoir des autorités pour te protéger!

      La vérité, s’il y en avait une, est la suivante : le pays est un wagon rouillé détaché du train de l’Histoire, il continue de fumailler dans son morceau de chemin de fer corrodé; à l’intérieur, la pègre occupe la cabine avec toutes les ripailles et les deniers privatisés, et à l’extérieur les peuples crèvent la dalle, cernés d’une infanterie d’hommes serviles pour l’effaroucher au moindre son qui attente au dessin gribouillé par l’artisan de la servitude. Bref, pour être moins allégorique, l’Algérie n’en a rien à foutre. La pègre a pris l’habitude seigneuriale de pucelage. Nous ne lui sommes ni plus ni moins que du bétail concentrationnaire.  

      Et puis de l’autre côté, tu as la même connerie en mode déifiée; une idéologie ratatouille de patriarche, d’ignorance, de pétrodollar et d’obsession sexuelle. Fiers inquisiteurs télescopés d’une autre époque, prêcheurs de l’impensé et de l’inanité de vivre puisque les félicités dernières attendent les ouailles de la Oumma transfrontalière. Les islamistes ont désormais l’apanage de la moralisation publique; c’est l’enlaidissement de la place publique à la vitesse grand V. Bannis les roses, l’art, la différence, les jupes, les cheveux qui dépassent. Place à l’oraison, aux prêches tonitruants sur les châtiments de la tombe et les serpents abracadabrantesques tout droit sortis d’une tête de mioche; place à l’unicolore et uniformisation totale et totalitaire; place aux œillères maçonnées dans la tête de chaque gamin pour fabriquer des hommes et des femmes comme des fantassins conditionnés incapables d’émettre un son discordant, d’oser une pensée autonome, de nourrir un doute raisonnable…     

      Et les fabriques de la bêtise pullulent désormais. Pire, elles sont légion dans tout le pays. De l’école fondamentale, à El Chourouk, El Nahar… Cette dernière d’ailleurs, faute sans doute de sujets épineux et complexes à traiter!, n’a pas trouver mieux que de livrer l’écrivain Rachid Boudjedra à la vindicte populaire via une caméra cachée — stratagème rodé des islamistes : au lieu d’émettre directement une fatwa d’apostasie, puisqu’ils apostasient comme ils respirent, ils diabolisent leurs invités, des intellectuels démocrates et laïcs généralement,  pour les livrer ensuite à la tyrannie de la foule— digne d’un mauvais film d’horreur, et pour quelle raison. Pour simplement soutirer à l’écrivain athée la chahada, la profession de foi de l’islam, en direct à la télé : « J’ai eu vraiment peur, déclare l’auteur dans un entretien pour Le Point Afrique, je pensais que les faux policiers étaient en fait des terroristes, et qu’il s’agissait d’un guet-apens pour me tuer et tuer ma femme qu’ils avaient kidnappée. C’est pour cela que j’ai obéi et que j’ai répété tout ce qu’ils voulaient que je dise. Dans ma tête, je jouais ma vie ! Je me demandais juste quand est-ce qu’ils allaient m’égorger ou me tirer une balle dans la tête ! Je préférais cette seconde option…». Bref, pour que l’auteur dise qu’il croyait en Allah et en son prophète Mohammed, les énergumènes n’avaient cure ni de la façon, ni de l’âge avancé de l’auteur, ni de la moindre retenue. Rien ne leur importait comme qu’il le dise; que le cœur du vieillard flanche ou s’éteigne, ils n’en ont cure; pourvu qu’ils l’offrent sur un plateau en or aux foules abêties se pensant sérieusement être les élues des cieux.     

      L’Arabie Saoudite est en train de récolter les dividendes de sa salafisation des sociétés à confession musulmane. Tous ces pays, dont l’Algérie, sont en train de se muer, si l’on ne fait rien, en théocraties, avec l’argent en moins bien entendu. Des sociétés bigotes où une chevelure au vent, déjeuner au ramadhan, l’homosexualité d’un dirigeant… font descendre par dizaines de milliers des gens dans la rue, alors que la ruine du pays, le désastre de son système éducatif, la corruption endémique de ses institutions, l’injustice systémique et caractéristique, etc., ne suscitent plus un fétu d’indignation.  

      Bref, entre l’inquisition religieuse et l’inquisition politique qui se complètent et se renforcent, le désespoir éteint une à une les lumières fluettes qui n’ont de cesse de repousser contre vents et marées les assauts déferlants de la nuit… nous n’avons plus le droit à l’indifférence, ce comestible ininflammable qui décuple l’extinction; l’urgence est à l’organisation sociale pour faire bloc contre tous ces vendeurs de la servilité et de l’amnésie laineuse.  

 

 

Par Louenas Hassani

 

4 comments for “Entre l’Inquisition politique et religieuse, une Algérie qui se meurt

  1. Azrou N'bechar
    June 24, 2017 at 18:20

    Mass Louenas, vous mettez bien en exergue la problématique liée à la déconfiture particulièrement morale de la société “Algérienne” seulement, à la fin de votre papier en guise à la fois de conclusion et de suggestion, vous interpellez qui exactement par le ” nous n’avons plus le droit à l’indifférence”, vous vous adressez à quelle entité de la société exactement, c’est tellement vague qu’on en arrive pas à saisir la ou les cible(s) pour qui votre appel pathétique est destiné. Il y’a comme un déphasage entre votre description de la situation désastreuse que vit la société Algérienne et votre proposition d’enclencher un éveil et un sursaut salutaires pour juguler l’asphyxie et arrêter l”hémorragie. Avec qui comptez-vous “faire bloc contre les vendeurs de la servilité” , existe-il encore une opposition politique digne de ce nom, une société civile structurée, soudée et déterminée, une élite éclairée et éclairante, un peuple conscient, confiant et uni ? Par ailleurs, on ne peut se contenter de dire ce qui ne va pas en l’état actuel si on fait l’impasse sur le cheminement historique du ou des peuple (s) de ce pays. C’est, sur le plan psychanalytique à l’image d’un individu adulte dérangé mentalement et que cela nécessite de remonter jusqu’à son enfance pour tenter d’en cerner les motifs de sa pathologie mentale. Il faut donc revisiter l’histoire pour y décortiquer le processus et espérer ainsi trouver une issue à ce marasme. Il faut oser mettre le doigt là où ça fait mal, dire les vérités même si elles ne sont pas bonnes à dire, secouer les consciences, rappeler des évidences, bousculer l’ordre établi, sortir des sentiers battus, démolir des tabous sclérosants et être s’il le faut impertinents pour les bonnes causes. Ferhat Abbas disait en son temps qu’il n’existe pas de nation Algérienne et Kateb Yacine n’admettait pas la falsification de l’histoire du pays et revendiquait une Algérie authentiquement Algérienne et actuellement des souverainistes Kabyles ne se reconnaissent plus Algériens tant il est vrai qu’on ne sait plus ce que c’est que d’être Algérien. L’urgence dépasse de loin une quelconque “organisation sociale”, c’est une thérapie de choc dont a besoin ce pays et cela passe inévitablement par remettre en cause le système de gouvernance actuel et créer à minima une République fédérale Algérienne. Si ce n’est déjà trop tard. Bonne fête.

    • AWID UKAN
      June 28, 2017 at 14:58

      Les algériens ne veulent ni de fédéralisme,ni d’autonomies régionales et ils sont prêts à vivre sous une théocratie de type saoudienne ou daâchiste.Le terrain a été balisé par les usurpateurs du pouvoir depuis 1962.Le despotisme oriental est une constante de l’Algérie post coloniale.Nos aînés ont chassé la peste coloniale française et le choléra arabo-islamique a pris la relève.Arabisation et salafisation sont les armes de destruction massive des peuples par une régime archaïque,despotique et sans foi ni loi.Aucune réforme démocratique,aucun progrès ne sont possibles sans une véritable révolution culturelle et une dé-radicalisation de larges pans de la société du sida mental qu’est l’intégrisme islamique.Il faut sauver la Kabylie avant tout car l’Algérie est irréformable.

  2. Lefennec
    June 25, 2017 at 04:23

    En 1962, juste après le cessez-le feu, la télévision française accorda une interview à feu Mouloud Mammeri (). Le présentateur lui posa la question suivante: A présent que l’Algérie est indépendante, que se passera-t-il?
    Feu Mouloud Mammeri lui répondit simplement: L’Algérie redeviendra une république islamique comme elle a été avant la colonisation française.
    Sans commentaire.

  3. AFRIMAN
    June 28, 2017 at 14:03

    Mouloud Mammeri comme Mouloud Feraoun sont des visionnaires.Je n’ai pas vu cette déclaration de Mammeri à la Tv française,elle est prophétique en tout cas. Feraoun a écrit dans son “Journal 1954/1962″ : ” Pauvres algériens…vos ennemis de demains seront pires que ceux d’aujourd’hui ” et il avait raison .L’Algérie a bel et enclenché la marche arrière vers les ténèbres et le moyen âge, allègrement et sans aucune résistance des algériens consentants et dociles à l’exception des kabyles non aliénés qui résistent pacifiquement à cette bédouinisation rampante.
    “Heureux les martyrs qui n’ont rien vu !”

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